
Exposition « Michel-Ange Rodin. Corps vivants »
15 avril – 20 juillet 2026
Musée du Louvre
L’exposition « Michel-Ange Rodin. Corps vivants », réunit plus de 200 œuvres de Michel-Ange (1475-1564) et Auguste Rodin (1840-1917), deux artistes qui incarnent la force du corps et la profondeur de l’âme. Elle met l’accent sur une même ambition : rendre visible l’énergie intérieure du corps. Le corps apparaît comme enveloppe et peau de l’âme, matière vivante soumise au temps et au geste.
En montrant filiations, emprunts et détournements, l’exposition invite à repenser la sculpture comme laboratoire d’innovations artistiques. Aux chefs-d’œuvre des maîtres répondent des œuvres maniéristes inspirées de Michel-Ange (Vincenzo Danti, Vincenzo de Rossi, Pierino da Vinci), ainsi que des créations contemporaines (Joseph Beuys, Bruce Nauman, Giuseppe Penone).



Exposé en 1881 sous le titre « La Création de l’homme », ce nu rappelle, par le geste de l’index pointé, la main de Dieu créant Adam, peinte sur la voûte de la chapelle Sixtine par Michel-Ange. Mais ici, l’Homme s’éveille seul à la vie : le doigt est dirigé comme une malédiction vers la Terre, soulignant le tragique de la condition humaine.



Le vrai sujet de ce nu, qui a porté des titres aussi variés que « L’Âge d’airain », « Le Vaincu » ou « L’Homme qui s’éveille », est la représentation d’un corps palpitant de vie. Son réalisme poussa certains critiques à y voir un moulage sur nature.

L’exposition réunit marbres, bronzes, plâtres, terres cuites, moulages et une très riche production graphique grâce aux collections du Louvre, du musée Rodin et d’importants prêts de grands musées internationaux. Dès l’entrée du parcours, cinq sculptures emblématiques accueillent les visiteurs comme autant de corps habités par une puissante énergie vitale.

Deux artistes mythiques
La première section propose une présentation des deux sculpteurs sous l’angle du mythe. Portraits et mises en scène posthumes, hommages artistiques et reliques permettent d’incarner la stature artistique des deux hommes.



Ce moulage a longtemps été considéré comme la véritable main de l’artiste. Il constitue la relique idéale d’un sculpteur : la main comme « vecteur de la pensée ». Elle associe le nom de Michel-Ange à l’idée de relique et à la notion de fragment, valorisant ainsi l’inachevé.

Véritable image de la création, cette main incarne le geste sculptural en saisissant ce torse. Elle façonne la matière, donne forme au corps et rend visible la pensée en action.





Un écorché consiste en l’étude détaillée des muscles du corps selon une position donnée. Celui-ci est longtemps passé pour une création de Michel-Ange. Il a eu de ce fait une influence considérable dans les ateliers et les écoles d’art, notamment en France au XIXe siècle.



Michel-Ange et Rodin ont contribué à la construction de leurs propres mythes en se créant une généalogie glorieuse. Michel-Ange dessine d’après les peintres Giotto ou Masaccio et défie l’antique.
Pour Rodin, l’ancêtre idéal est précisément Michel-Ange. Ses œuvres de jeunesse regorgent de références explicites au sculpteur italien.

L’importance des modèles michelangélesques pour le sculpteur français est mise en perspective avec son voyage fondateur à Florence, effectué en 1876, et la découverte de la Chapelle des princes à San Lorenzo. Selon l’historien de l’art Vasari, cette Chapelle « a été, est, et sera, jusqu’à la fin des temps, l’école de nos arts ».

Les moulages d’époque réalisés par Vincenzo Danti d’après les allégories des heures du jour des tombeaux de Julien et Laurent de Médicis permettent de convoquer dans l’exposition ces figures emblématiques du maître florentin.

Lors d’un voyage à Florence en mars 1876, Rodin découvre, bouleversé, la chapelle. Il écrit à sa compagne Rose Beuret : « Tout ce que j’ai vu de photographies de plâtre ne donne aucune idée de la sacristie de Saint-Laurent. Il faut voir ces tombeaux de profil, de trois quarts. »

En 1875, la première œuvre de Rodin acceptée au Salon est « L’Homme au nez cassé », sous le titre « M.B. », tribut à peine masqué à Michelangelo Buonarroti.

Daniele da Volterra exécute ce portrait pour la tombe de Michel-Ange dans la basilique Santa Croce à Florence. C’est une image poignante, empreinte de mélancolie.
Nature et Antiquité : réinventer le modèle
Nature et Antiquité constituent les sources d’inspiration principales des deux artistes, mais ces modèles ne valent que pour être dépassés. Plusieurs esquisses et études dessinées résultent d’une observation scrupuleuse des corps humains et d’une compréhension fine de l’anatomie, obtenue entre autres chez Michel-Ange grâce à la pratique de la dissection, et pour Auguste Rodin par de longues heures de travail d’après modèles vivants.


À travers la figure de l’Ombre, Rodin transpose la composition de certaines statues de Michel-Ange. Il réinvente l’anatomie du corps, le cou démesurément allongé créant ce que Rodin appelle une « console », une forme dont il attribue la paternité à Michel-Ange.

Ce fragment d’après le « Moïse » de la basilique Saint-Pierre-aux-Liens à Rome illustre la diffusion des modèles d’atelier exécutés d’après le maître. Leur circulation montre également combien leur étude a supplanté celle de la Nature et du modèle vivant pour ses contemporains.

Chez Rodin, l’inspiration prend systématiquement la forme d’une jeune femme. Ici, une petite figure féminine souffle à l’oreille du Créateur agenouillé, qui porte la main à son front pour concentrer sa pensée.

L’apparence faunesque de ces figures mi-humaines, mi-animales est une référence aux mascarons, masques grotesques et fantastiques de l’Antiquité, redécouverts à la Renaissance. Influencé par les traités de physiognomonie du XVIe siècle, le dessin étudie les traits du visage pour révéler le caractère de la personne, dont la physionomie est rapprochée de celle des animaux.


Rodin modèle ce type de figure en guise de leçon d’histoire de l’art pour son entourage, faisant part de sa conception de la sculpture. La première, inspirée du « Doryphore » de Polyclète, illustre la clarté de l’Antique. La seconde transpose la puissance dramatique de Michel-Ange, perceptible dans la « Pietà Bandini ».

L’avènement du torse comme forme artistique constitue le noyau de cette section : alors que Michel-Ange aurait refusé de restaurer le « Torse du Belvédère », reconnaissant la complétude esthétique de cette forme fragmentaire, Rodin est le premier artiste à avoir conçu des torses comme œuvre en soi, instituant ainsi l’un des principaux sujets de la modernité en sculpture.
Non finito
Au cœur de l’exposition prend place le « non finito », esthétique emblématique des œuvres de Michel-Ange et réappropriée par Rodin: laisser perceptible les marques de l’acte créatif, démontrer que la sculpture visible n’est qu’une étape d’une forme virtuelle déjà existante.

Ce petit crucifix, longtemps considéré comme une relique, fut attribué à Michel-Ange en 1964. Le bois inachevé laisse une surface accidentée qui confère à cette figure une intensité poignante. Il témoigne d’une maîtrise anatomique précise et sans exagération du rendu des muscles.

La relation démiurgique à la matière est synthétisée dans « La Main de Dieu » : Rodin figure dans le marbre la main divine en train de modeler en argile les corps d’Adam et Eve.


Réutilisant un portrait de la sculptrice Camille Claudel (1864-1943), Rodin représente la pensée en train d’émerger. Il illustre la dialectique inhérente a toute œuvre sculptée : l’incarnation dans la matière de la pensée de l’artiste.
Corps et âmes
En choisissant le corps comme sujet central de leurs œuvres, Michel-Ange comme Rodin le perçoivent comme animé d’une vie intérieure intense. Leurs figures sont des habitacles de la pensée et du rêve, parfois aux confins de la mort. La psyché en vient à imprimer le corps lui-même et l’enveloppe charnelle devient figure de l’âme dans le Saint Barthélémy de Michel-Ange ou le Balzac d’Auguste Rodin.


Les deux artistes expriment d’autres préoccupations psychiques à travers des figures endormies, le sommeil étant exploré dans sa proximité avec le rêve et la mort.

Longtemps attribué à Michel-Ange, l’ « Adonis mourant » traduit l’ambiguïté de cet état d’abandon dans une figure d’éphèbe allongé qui semble se reposer, dans une pose contournée et sensuelle.

Ariane, fille du roi Minos, est laissée sur une île après avoir aidé Thésée dans le labyrinthe. Sa pose abandonnée est proche de celle des figures allégoriques de la chapelle des Princes, ainsi que de l’ « Ariane endormie » antique du Vatican. La figure, prévue pour représenter une femme pleurant sur un tombeau, illustre l’ambiguïté entre rêverie, sommeil et mort.


Dans L’Enfer, le poète italien Dante (1265-1321) raconte l’histoire du tyran de Pise, Ugolino della Gherardesca, emmuré vivant, qui dévora ses enfants morts. L’humanité semble avoir quitté le corps d’Ugolin qui rampe sur ses enfants agonisants.


Énergie et vie
Tout au long de sa carrière, Michel-Ange restitue la puissance de la vie intérieure grâce à la plasticité des volumes. Ce flux vital s’incarne également dans l’énergie émanant de certaines œuvres. Elle provoque une tension des chairs. Ces formes expriment la lutte de forces intérieures qui animent les figures, tout en conservant la puissance des volumes.
Dans son œuvre, Rodin n’a qu’un seul objectif : représenter la vie dans toute sa vérité. Il recherche pour cela à traduire l’énergie des corps. Les sculptures sont conçues comme des formes en transition, en adaptation permanente, un caractère exprimé par l’équilibre précaire figures. Ce concept d’énergie joue un rôle central pour installer définitivement Rodin à l’origine de la sculpture moderne.

Thème iconographique déjà traité par l’artiste dans une fresque, cette sculpture souligne l’anatomie du torse du Christ et la forte musculature du personnage fragmentaire au dernier plan. Les corps enserrés semblent être traversés par un flux d’énergie qui donne à la sculpture un effet tournant.

Ce dessin, probable étude pour un prophète du tombeau du pape Jules Il, montre un corps masculin dont la posture assise révèle un mouvement onduleux. Cette courbe est dessinée par le bras droit incurvé, et se termine par des jambes s’entrelaçant.

Pour cette sculpture, Rodin accentuée la torsion du personnage par l’absence des bras et par l’ablation du genou gauche. L’artiste voulait une figure interprétant la méditation: elle n’a donc « ni bras pour agir, ni jambes pour marcher ».

La précision du dessin du torse et de la cuisse droite reflète le travail détaillé de Michel-Ange sur l’anatomie humaine. Le torse penché en avant et la tête tournée vers l’arrière provoquent un léger déséquilibre propre à accentuer la vitalité du modèle.


Au XIXe siècle, cette œuvre était vue comme le « Cupidon » perdu de Michel-Ange. Il s’agit en réalité d’un torse antique recomposé en Narcisse par l’ajout d’une tête et d’un bras gauche. Le jeune homme est animé d’une subtile torsion dans le haut du corps.

À la terribilità michelangélesque, incarnée ici par un moulage du « Moise » provenant de la collection de l’École des Beaux-arts, répond la présence magnétique du « Balzac » de Rodin. Ces corps puissants irradient malgré leurs positions statiques, mais les deux sculpteurs ont également souvent recours au déploiement des corps dans l’espace.


Issu de « La Porte de l’Enfer, » ce groupe incarne les amoureux maudits décrits par Dante, condamnés à errer sans fin sans pouvoir se toucher. Mais il s’agit aussi et surtout d’une recherche sur la représentation du mouvement. Les deux figures, pourtant par essence immobiles, semblent prises dans un élan inexorable, malgré la présence d’un important bloc traité en « non finito » à la base.


Issu du groupe d’Ugolin, ce corps d’enfant agrippé au flanc paternel devient une œuvre autonome. Séparé du groupe initial et agrandi, il acquiert une dimension aérienne : en équilibre, il est comme suspendu dans l’espace. Détachée de son contexte tragique, la sculpture incarne une vitalité nouvelle.

Sur ce dessin conservé au Louvre, deux hommes fortement musclés soulèvent avec la force de leurs bras une figure athlétique, avec un geste rappelant celui des portés des acrobates qui s’apprêtent à projeter le corps qu’ils soutiennent vers le haut. Michel-Ange dessine leurs volumes à l’aide de traits de pierre noire qui structurent les masses musculaires, modèlent les formes et les font sortir de la surface bidimensionnelle du papier. Le geste du sculpteur s’impose sur celui du dessinateur.
Commissariat
Chloé Ariot, conservatrice en chef du patrimoine, musée Rodin
Marc Bormand, Conservateur en chef du patrimoine, département des Sculptures, musée du Louvre

Toutes les photographies par @scribeaccroupi.
Les textes sont issus des cartels et du dossier de presse.
En savoir +
Consultez la page dédiée à l’exposition sur le site Internet du Louvre.

Exposition « Michel-Ange Rodin. Corps vivants »
15 avril – 20 juillet 2026
Musée du Louvre



Expo touffue mais intéressante, même si finalement on voit beaucoup plus de Rodin que de Michel-Ange, représenté principalement par des copies, des dessins, et les deux esclaves qu’on peut voir au Louvre toute l’année ! Pas du tout (c’est un euphémisme) convaincu par les 3 oeuvres contemporaines. Passe encore pour les arbres de Penone, mais Sterbak et Beuys ??? A quand un urinoir de Duchamp ?
Une satisfaction : la copie du « Jugement dernier » dans sa version originale avant censure, par Robert le Voyer, que je n’avais jamais vue.
Et une petite consolation : vous n’avez pas fait mieux que moi pour photographier « Hercule et Antée » de Bonacolsi, au milieu des reflets !