[Exposition] Manet / Degas au musée d’Orsay

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Exposition « Manet / Degas »
28 mars – 23 juillet 2023
Musée d’Orsay

Édouard Manet (1832-1883) et Edgar Degas (1834-1917) sont tous deux des acteurs essentiels de la nouvelle peinture des années 1860-80. L’exposition comprend près de 200 œuvres dont 92 peintures et 55 arts graphiques (pastels, dessins, estampes, gravures, monotypes), ainsi que des lettres et carnets.
Grâce à des prêts exceptionnels et un parcours mettant en avant des rapprochements pertinents, cette exposition est un magnifique cadeau du musée d’Orsay.

À gauche : « Portrait de l’artiste » (1855) par Edgar Degas – Musée d’Orsay – à droite : « Autoportrait à la palette » (vers 1878-1879) par Édouard Manet – Collection particulière

« L’enjeu n’est plus de déterminer qui l’emporta des deux mais de démonter le mythe d’un combat uni et linéaire d’une génération en butte au conservatisme académique. » – Christophe Leribault, Président de l’Établissement public du musée d’Orsay et du musée de l’Orangerie

« Les Bulles de savon » (1867) par Édouard Manet (1832-1883) – Calouste Gulbenkian Museum (Lisbonne)

« Ces deux géants de la modernité picturale se sont reconnus, conscients de leur place dans l’histoire et des fragilités de leur génération. » – Laurence des Cars, Présidente-directrice du musée du Louvre

Dessins réalisés vers 1868 par Edgar Degas – Œuvres du Metropolitan Museum of Art (New York), du Musée Marmottan Monet et du Musée d’Orsay

L’énigme d’une relation

Une part importante de mystère entoure les relations de Manet et de Degas. Si tous deux se fréquentent régulièrement et côtoient les mêmes cercles, on ignore la date de leur rencontre et on ne conserve quasiment aucune lettre adressée par l’un à l’autre. Leurs contemporains et leurs biographes témoignent du fait que leurs rapports étaient faits d’un mélange d’admiration et d’irritation, l’écrivain George Moore évoquant une « amitié (…) ébranlée par une rivalité inévitable ».

« Portrait d’Édouard Manet » (vers 1868) par Edgar Degas – Musée d’Orsay

Leurs œuvres révèlent une asymétrie frappante : on ne connaît aucune représentation de Degas par Manet tandis que Degas a fait de nombreux portraits de Manet.

« Madame Manet au piano » (vers 1868-1869) par Édouard Manet – Musée d’Orsay

L’un d’entre eux était une peinture le montrant en train d’écouter son épouse au piano. Insatisfait par ce tableau qui lui avait été offert, Manet aurait coupé la partie de la toile où était représentée sa « femme trop enlaidie ». Ce geste, d’une grande violence symbolique, serait à l’origine de l’une des plus fameuses brouilles entre les deux artistes.

« Noix dans un saladier » (vers 1866) par Édouard Manet – Collection particulière
« Hilaire Degas » (1857) et « Lorenzo Pagans et Auguste De Gas » (1871-1872) par Edgar Degas – Musée d’Orsay

Deux fils de famille

Manet et Degas sont les fils aînés de familles bourgeoises aisées. Tous deux abandonnent leurs études de droit auxquelles leur milieu les prédestinait pour suivre leur vocation artistique. Si ce choix ne s’est pas fait sans heurts dans le cas de Manet, le père de Degas ne semble s’être que faiblement opposé à la décision de son fils.

À droite : « La Lecture » (vers 1866 – sans doute repris vers 1873) par Édouard Manet – Musée d’Orsay

Ils étudient ensuite chacun auprès de peintres reconnus mais en dehors de l’École des beaux-arts, signe possible d’un précoce désir d’indépendance.

En haut : « Jupiter et Antiope » dit aussi « La Vénus du Pardol (d’après Titien) » (1856) par Édouard Manet – Musée Marmottan Monet – en bas : « La Vierge à l’Enfant avec sainte Catherine et un berger » dit aussi « La Vierge au lapin (d’après Titien) » (1850-1860) par Édouard Manet – Musée du Louvre

Copier, créer, étudier

Légende ou réalité, la rencontre de Manet et Degas aurait eu lieu au musée du Louvre au début des années 1860 devant une peinture de Velázquez. Tous deux ont été habitués depuis leur plus jeune âge à fréquenter les salles du musée en famille.

« Tête de jeune homme (d’après l’autoportrait de Filippino Lippi) » (vers 1853-1858) par Édouard Manet – Musée d’Orsay
« Vieille Italienne » (1857) par Edgar Degas – The Metropolitan Museum of Art (New York)

Durant leurs années de formation, leur apprentissage est en partie fondé sur la copie des maîtres anciens au Louvre ou au cabinet des Estampes de la Bibliothèque impériale. Du côté des maîtres contemporains, c’est vers Ingres et Delacroix que se porte leur admiration.

« La Pêche » (vers 1862-1863) d’Édouard Manet – The Metropolitan Museum of Art (New York)
« Scène de guerre au Moyen Âge » dit à tort « Les Malheurs de la ville d’Orléans » (vers 1865) par Edgar Degas – Musée d’Orsay

Salon et défi des genres

Pas plus Manet que Degas, aucun débutant ne saurait se soustraire au Salon au cours des années 1860. Cette manifestation attire près de 500.000 visiteurs et mobilise l’attention des grands journaux et des collectionneurs.

« Olympia » (1863-65) par Édouard Manet – Musée d’Orsay
« Le Chanteur espagnol » (1860) d’Édouard Manet – The Metropolitan Museum of Art (New York)

Jusqu’au plein essor des galeries d’art, le Salon constitue en France le principal lieu d’exposition des artistes vivants. Manet y expose dès 1861, Degas en 1865.

À droite : « Le Christ aux anges » (1864) par Édouard Manet – The Metropolitan Museum of Art (New York)
À gauche : « Portrait de Zacharie Astruc » (1866) par Édouard Manet(1832-1883) – Kunsthalle Bremen (Brême) – à droite : « Edmond et Thérèse Morbilli » (vers 1865) par Edgar Degas – Museum of Fine Arts (Boston)

Au-delà du portrait

Très en vogue sous le Second Empire (1852-1870), le portrait occupe une place importante dans la production des débuts de Manet et de Degas.

À gauche : « Portrait de M. Émile Zola » (1868) par Édouard Manet – Musée d’Orsay – à droite : « Portrait du peintre James Tissot » (vers 1867-1868) par Edgar Degas (1834-1917) – The Metropolitan Museum of Art (New York)
« Le Balcon » (1868-1869) par Édouard Manet – Musée d’Orsay – à droite : « Jeanne Duval » dit aussi « La Maitresse de Baudelaire » (1862) par Édouard Manet (1832-1883) – Museum of Fine Arts (Budapest)

Manet aime à traiter ses modèles avec une certaine majesté. Degas cherche avant tout à saisir les « gens dans des attitudes familières et typiques », et s’intéresse autant au pouvoir expressif des corps qu’à celui des visages.

À gauche : « La Femme au perroquet » (1866) par Édouard Manet – The Metropolitan Museum of Art (New York) – à droite : « Femme sur une terrasse » dit aussi « Femme aux Ibis » (1857-1858, retravaillé par l’artiste vers 1866-1868 ?) par Edgar Degas – The Metropolitan Museum of Art (New York)

Le cercle Morisot

Le salon que les parents de Berthe Morisot ouvrent aux artistes, musiciens et écrivains, est un foyer de modernité. C’est la fréquentation de Fantin-Latour, puis de Manet et Degas, qui pousse Berthe à sauter le pas et à entamer une véritable carrière.

« Madame Yves Gobillard, née Morisot » (1869) par Edgar Degas (1834-197) – The Metropolitan Museum of Art (New York)
« Portrait de Berthe Morisot étendue » (1873) par Édouard Manet(1832-1883) – Musée Marmottan Monet

Manet prend une place grandissante dans ce cercle à partir de 1868-1869 et multiplie les portraits de Berthe Morisot.

À gauche : « L’Homme mort » dit aussi « Le Torero mort » (1864) par Édouard Manet – National Gallery of Art (Washington) – à droite : « Scène de steeple-chase » dit aussi « Aux courses, le jockey blessé » (1866, retravaillé en 1880-1881 et 1897) par Edgar Degas – National Gallery of Art (Washington)

Aux courses

L’essor des courses hippiques, venues d’Angleterre à la fin du XVIIIe siècle, rencontre pleinement les aspirations de la modernité parisienne des années 1860.

À gauche : « Courses à Longchamp » (1866) par Édouard Manet (1832-1883) – The Art Institute of Chicago – à droite : « Aux courses (Jockeys amateurs près d’une voiture) » (1876-1887) par Edgar Degas – Musée d’Orsay
À gauche : « Le Faux Départ » (1869-1872) par Edgar Degas (1834-1917) – Yale University Art Gallery (New Haven) – à droite : « Les Courses au bois de Boulogne » (1872) par Édouard Manet – Collection particulière

Degas privilégie la représentation du moment qui précède le départ, le défi psychologique des jockeys, la fine chorégraphie des montures qui piaffent. Manet lui n’est que galop, explosion visuelle, temps accéléré.

Exposition « Manet / Degas » – Musée d’Orsay
« Vive l’amnistie » – Lettre aquarellée adressée à Isabelle Lemonnier le 14 juillet 1880 par Édouard Manet – Musée d’Orsay

D’une guerre l’autre

La relation entre les deux peintres débute alors que le continent américain est marqué par la guerre de Sécession (1861-1865) puis l’exécution de l’empereur Maximilien au Mexique (1867). En juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse. Les deux peintres sont réquisitionnés au sein de la Garde nationale et demeurent à Paris pour défendre la ville durant le siège.

Détail de « L’Évasion de Rochefort » (vers 1881) par Édouard Manet – Musée d’Orsay
À gauche : « Le Combat du Kearsarge et de l’Alabama » (1864) par Édouard Manet – Philadelphia Museum of Art
Au centre : « Bains de mer. Petite fille peignée par sa bonne » (1869-1870) par Edgar Degas – National Gallery (Londres)

Impressionnismes

Après la guerre de 1870-1871, Manet se serait tenu à distance du mouvement Impressionniste, alors même que sa peinture y aurait fait allégeance ; inversement, Degas n’aurait jamais tant affiché son mépris d’une approche trop sensible du réel qu’au cours de ces mêmes années, qui le voient prendre la tête du groupe.

« La Famille Monet au jardin » (1874) par Edouard Manet – The Metropolitan Museum of Art (New York)
Détail de « En bateau » (1874) par Édouard Manet (1832-1883) – The Metropolitan Museum of Art (New York)

« Je le crois décidément beaucoup plus vaniteux qu’intelligent.» – Degas à propos de Manet

« Bateaux en mer. Soleil couchant » (vers 1868) par Édouard Manet – Musée d’Art moderne André-Malraux (Le Havre)
« Mary Cassatt au musee du Louvre » (1885) par Edgar Degas – The Art Institute of Chicago

Réseaux croisés

Manet a connu les plus grands écrivains de son époque, et les a associés à son oeuvre par le portrait et la communauté d’inspiration. Sa dette envers Baudelaire, Zola, Astruc et Mallarmé, parmi d’autres, a laissé de nombreuses traces dans sa peinture et sa vie. Degas aura moins fait étalage de ses goûts et de ses relations littéraires avant les années 1870.

« George Moore au café » (1878 ou 1879) par Édouard Manet – The Metropolitan Museum of Art (New York)
Au centre : « Dans un café » (entre 1875 et 1876) par Edgar Degas – Musée d’Orsay

Parisiennes

À travers des figures de Parisiennes dans leur environnement familier se noue un dialogue étroit entre les deux artistes. Manet et Degas font émerger une peinture dans laquelle la représentation des femmes de différentes catégories sociales évoquant la vie moderne joue un rôle déterminant.

« La Prune » (vers 1877) par Édouard Manet – National Gallery of Art (Washington)
À gauche : « Repasseuses » (1884-1886) par Edgar Degas – Musée d’Orsay – à droite : « Blanchisseuse (silhouette) » (1873) par Edgar Degas – The Metropolitan Museum of Art (New York)
« Chez la modiste » (1881) par Edouard Manet – Fine Arts Museums of San Francisco

Masculin – féminin

Parmi les traits de personnalité qui distinguent Manet et Degas figurent en bonne place leurs relations avec les femmes. Décrit comme un séducteur, Manet, n’est jamais aussi à son aise qu’entouré d’une société féminine.

« Violoniste et jeune femme (Raoul Madier de Montjau et sa femme, la cantatrice Émilie Fursch-Madier) » (vers 1871) par Edgar Degas – Institute of Arts (Detroit)

À l’inverse, Degas n’aurait, de son propre aveu, « jamais fait beaucoup la noce ». Ces différences de tempérament se retrouvent en partie dans leurs œuvres : tandis que Manet représente des femmes dont la pose et le regard traduisent une certaine assurance, les relations entre hommes et femmes apparaissent presque toujours troublées ou déséquilibrées dans les œuvres de Degas.

« Artiste dans son atelier (Portrait d’Henri Michel-Lévy?) » (vers 1878) par Edgar Degas – Calouste Gulbenkian Museum (Lisbonne)
À gauche : « Le Tub » (1886) par Edgar Degas – Musée d’Orsay – à droite : « Femme dans un tub » (1878) par Édouard Manet – Musée d’Orsay

Du nu

La nouvelle peinture dissolvent les canons de beauté au profit de la réalité corporelle. D’Olympia de Manet aux « baigneuses en chambre » de Degas, la nudité féminine, loin de n’être qu’objet, affiche une vérité aussi engageante que dérangeante.

« Femme nue accroupie, de dos » (vers 1876) par Edgar Degas – Musée d’Orsay
Au centre : « Olympia (d’après Manet) » (1891) par Paul Gauguin – Collection particulière

Après Manet

Frappé par la mort prématurée de Manet en 1883, Degas aurait déclaré au moment de ses obsèques : « il était plus grand que nous le croyions ».

« Gitane à la cigarette » (vers 1862) par Edouard Manet – University Art Museum (Princeton)

Avec près de 80 œuvres, Manet occupe une place éminente dans la collection d’œuvres d’art de Degas. La persévérance de ce dernier lui permet de réunir plusieurs fragments de l’un des tableaux les plus ambitieux de Manet : « L’Exécution de Maximilien » dont il existe plusieurs versions.

« L’Exécution de Maximilien » (1867-1868) par Édouard Manet – National Gallery (Londres)

Commissariat de l’exposition

Commissaire générale
Laurence des Cars, présidente – directrice du musée du Louvre

Commissaires à Paris
Isolde Pludermacher, conservatrice générale peinture au musée d’Orsay
Stéphane Guégan, conseiller scientifique auprès du président des musées d’Orsay et de l’Orangerie

Commissaires à New-York
Stephan Wolohojian, conservateur John Pope-Hennessy en charge du département des peintures européennes, The Metropolitan Museum of Art, New York
Ashley E. Dunn, conservatrice associée, département des dessins et estampes, The Metropolitan Museum of Art, New York

Détail de « L’Homme mort » dit aussi « Le Torero mort » (1864) par Édouard Manet – National Gallery of Art (Washington)

Cette exposition est organisée par les musées d’Orsay et de l’Orangerie et le Metropolitan Museum of Art (New York) où elle sera présentée de septembre 2023 à janvier 2024.

« Nana » (1877) par Édouard Manet – Hamburger Kunsthalle (Hambourg)

En savoir +

Consultez la page dédiée à l’exposition sur le site Internet du musée d’Orsay.

Détail de « Le Faux Départ » (1869-1872) par Edgar Degas – Yale University Art Gallery (New Haven)

Sources :
– texte : panneaux et cartels de l’exposition
– images par @scribeaccroupi

« La Lecture » (vers 1866, sans doute repris vers 1873) par Édouard Manet – Musée d’Orsay

Exposition « Manet / Degas »
28 mars – 23 juillet 2023
Musée d’Orsay
Esplanade Valéry Giscard d’Estaing
75007 Paris

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