Exposition « Inferno »
5 octobre 2021 – 23 janvier 2022
Scuderie del Quirinale (Rome)

Après l’événement de 2020 consacré au peintre Raphaël, les Écuries du Quirinale à Rome commémorent l’anniversaire des 700 ans de la mort de Dante Alighieri avec une exposition conçue par Jean Clair et organisée par Jean Clair et Laura Bossi.

Du Moyen Âge à nos jours, les artistes ont donné leur vision de l’Enfer et de la damnation. Cet Enfer est aussi celui que l’on peut vivre sur terre avec la folie, l’aliénation, les guerres et les exterminations.

« Le  siècle  dans lequel nous vivons est devenu l’enfer. » – Jean Clair

L’exposition présente plus de 200 œuvres prêtées par plus de 80 grands musées, collections publiques et privées d’Italie et du Vatican, de France, Royaume-Uni, Allemagne, Espagne, Portugal, Belgique, Suisse, Luxembourg, Bulgarie.

Détail de « La Porte de l’Enfer » par Auguste Rodin – Musée Rodin (Paris)

Parmi les chefs-d’œuvre exposés, ceux de Botticelli, Bosch, Bruegel, Goya, Manet, Delacroix, Rodin, Cézanne, Dix, Richter, Kiefer. Je vous propose de découvrir, en images, ceux qui m’ont le plus marqué lors de ma visite.

« La chute des anges rebelles » (vers 1725-1735) attribué à Agostino Fasolato – Palazzo Leoni Montanari (Vicenza)
Détail de « La chute des anges rebelles » (vers 1725-1735) attribué à Agostino Fasolato – Palazzo Leoni Montanari (Vicenza)
Détail de « La chute des anges rebelles » (vers 1725-1735) attribué à Agostino Fasolato – Palazzo Leoni Montanari (Vicenza)

« Par moi on va vers la cité dolente ;
Par moi on va vers l’éternelle souffrance ;
Par moi on va chez les âmes errantes. » – Dante (« La Divine Comédie »)

Origine de l’Enfer

Dès les premiers temps, la question de la mort et de l’au-delà a été au cœur de toutes les religions. La croyance dans l’existence d’un règne des morts se retrouve ainsi en Mésopotamie, en Égypte, dans toutes les religions orientales, chez les Grecs, les Étrusques et les Romains.

Détail du « Jugement dernier » par le Maître de la Glorification de la Vierge (actif au cours de la seconde moitié du XVe siècle) – Arp Museum Bahnhof Rolandseck (Remagen)
« La Mort » (vers 1522) par Gil de Ronza (1480-1534) – Musée national de la sculpture (Valladolid)
« Le Jugement dernier » (1425) par Beato Angelico (1395-1455) – Museo di San Marco (Florence)
« La chute des anges rebelles » (1612-1614) par Andrea Commodi (1560-1638) – Galerie des Offices (Florence)
Détail de « La chute des anges rebelles » (1612-1614) par Andrea Commodi (1560-1638) – Galerie des Offices (Florence)

Dans le christianisme, l’Enfer est nécessaire car il rend plus lourd le choix de chacun en faveur du Bien ou du Mal. L’Enfer chrétien fait souffrir à la fois les sens et l’esprit, à travers le remord et la conscience de l’éternité des peines et de l’irrévocable éloignement de Dieu.

La bouche de l’Enfer

Le motif de la bouche de l’Enfer apparaît au tout début de l’an mille dans le monde anglo-saxon, puis se répand dans toute l’Europe occidentale à travers la miniature et la sculpture.

« Histoire romaine : Sénèque et Cicéron » – Manuscrit du XVe siècle – Bibliothèque nationale de France
« Psautier d’Henri de Blois » (seconde moitié du XIIe siècle) – British Library (Londres)
« Descente du Christ aux Limbes » (1913) par Charles Édouard Pouzadoux (1860-1940) – Cité de l’architecture et du patrimoine (Paris)
« Liber Floridus » – Manuscrit du XIIIe siècle – Bibliothèque nationale de France

Le motif de la bouche de l’Enfer permet de donner un visage au Mal. Elle se retrouve dans plusieurs épisodes fondamentaux du christianisme, tels que la Chute des anges rebelles, le Jugement dernier ou le Christ en Enfer.

« Les Enfers » (1622) par François de Nomé (1593-1624) – Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie (Besançon)

La fin du Moyen Âge inaugure une nouvelle vision de l’Enfer avec de multiples descriptions des peines, favorisant l’interprétation morale du châtiment divin.

« L’Enfer » par un artiste portugais anonyme du XVIe siècle – Museu Nacional de Arte Antigua (Lisbone)
Détail de « L’Enfer » par un artiste portugais anonyme du XVIe siècle – Museu Nacional de Arte Antigua (Lisbone)
« Satan exhortant ses légions » (1796-1797) par Sir Thomas Lawrence (1769-1830) – Royal Academy of Arts (Londres)

Voyageurs en Enfer et paysages de l’Enfer

La « catabase » est la descente d’une personne aux Enfers. Le thème est déjà présent dans l’épopée de Gilgamesh, rédigée à Babylone vers 1800-1700 avant J.-C. Dans l’ « Odyssée », on retrouve le récit de la catabase – ou plutôt une communication avec l’Au-delà – qu’Ulysse effectue pour consulter l’ombre de Tirésias, le devin aveugle, sur son destin.

« Vision apocalyptique » (XVIe siècle) par un suiveur de Jérôme Bosch – Palazzo Ducale, Fondazione Musei Civici di Venezia (Venise)
« Inferno » (1570) par Pieter Huys (1519-1581) – Musée du Prado (Madrid)
Détail de « Inferno » (1570) par Pieter Huys (1519-1581) – Musée du Prado (Madrid)
Détail de « Inferno » (1570) par Pieter Huys (1519-1581) – Musée du Prado (Madrid)

La catabase la plus ingénieuse est celle imaginée par Dante dans « La Divine Comédie ». Il raconte à la première personne son voyage sans les trois règnes de l’Au-delà : l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis.

« La Bouche de l’Enfer et la barque de Charon avec la sybille Cumana et Énée » (1620) par Jacob Isaacszoon Van Swanenburg (1571-1638) – Collection privée (Svizera)

Dante auteur de la « Divine Comédie »

Retrouvée dans son intégralité en 1322, quelques mois après la mort de Dante, la « Divine Comédie » connaît immédiatement un immense succès. Pourtant l’œuvre ne devait pas être de lecture facile.

Manuscrit illustré de « La Divine Comédie » de Dante Alighieri (1265-1321) – Biblioteca Apostolica Vaticana

« Le jour disparaissait, et l’air obscur interrompait les fatigues des êtres vivants sur terre. Mais moi, seul d’entre eux, je m’apprêtais à soutenir la guerre du long parcours et des pitiés poignantes que sans faillir redira ma mémoire. Muses ! Hauteur de pensée ! Aidezmoi ! » – Dante (« La Divine Comédie »)

Dante offre, surtout dans le premier des trois cantiques, des histoires et des scènes qui se prêtent à une transposition visuelle et à la création d’iconographies marquantes.

À droite : « L’exil de Dante » (1865) par Andrea Besteghi (1817-1869) – Palazzo Legnani Pizzardi (Bologne)

Au cours du XIXe siècle italien, Dante a incarné, dans les arts et la littérature, l’idéal de l’unité de la langue et de la culture, à la base du parcours vers l’unification nationale du pays.

« L’exil de Dante » (1860) par Domenico Petarlini (1822-1898) – Galerie des Offices (Florence)

Topographie de l’Enfer

Lorsqu’il construit son Enfer, Dante reprend plusieurs thèmes et personnages des Enfers païens. Il imagine une cité souterraine avec des accès surveillés, des routes, des ponts, des châteaux, des murailles…

« Dante con l’espositione di M. Bernardino Daniello da Lucca » (1568) – Biblioteca dell’Academia Nazionale dei Lincei e Corsiniana (Rome)
« La Carte de l’Enfer » (1481-1488) par Sandro Botticelli (1444/45-1510) – Bibliothèque apostolique vaticane. Artiste Date

Comme Botticelli l’illustrera à merveille, le cône renversé de l’Enfer dantesque est subdivisé en neuf cercles descendants, disposés en huit niveaux comparables aux gradins d’un amphithéâtre, qui se restreignent au fur et à mesure que l’on s’approche du centre de la Terre. C’est là que les damnés sont placés selon la gravité croissante de leurs fautes.

« Le voyage de Virgile et Dante aux Enfers » (1586-1588) par Federico Zuccari (1540-1609) – Musée du Louvre

 

« Dante et Virgile » (1850) par William Bouguereau (1825-1905) – Musée d’Orsay

L’Enfer de Dante. Le défi en peinture

À côté des illustrations et miniatures, les grandes icônes picturales ont eu aussi un impact sur l’imaginaire infernal moderne dans l’Europe entière.

« Dante Alighieri » (vers 1800) par William Blake (1757-1827) – Manchester Art Gallery
« La barue de Charon » (1896) par José Benlliure y Gil (1855-1937) – Musée des Beaux-Arts (Valence)

Les scènes sont presque toujours dominées par les figures de Dante et Virgile qui, en spectateurs, animent les paysages par leur allure pensive et leurs gestes éloquents.

« Dante et Virgile devant la barque de Charon » (avant 1874) par Paolo Vetri (1855-1937) – Galleria d’Arte Moderna (Palerme)
À gauche : « Dante et Virgile aux enfers, dans le cercle des traîtres à la patrie » (1879) par Gustave Courtois (1852-1923) – Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie (Besançon)
« Dante et Virgile aux enfers, dans le cercle des traîtres à la patrie » (1879) par Gustave Courtois (1852-1923) – Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie (Besançon)

L’exposition présente une copie par Manet de la célèbre « Barque de Dante » peinte par Delacroix.

« La Barque de Dante » par Édouard Manet (1832-1883) d’après Eugène Delacroix – Musée des Beaux-Arts de Lyon
« Ugolin et ses enfants » (1882-1889) par Auguste Rodin (1840-1917) – Musée Rodin (Paris)

 Paolo et Francesca

Le cinquième chant de l’ « Enfer » parle de l’amour tragique de Francesca da Rimini et Paolo Malatesta.

« Paolo e Francesca nel vortice infernale » (1854) par Ary Scheffer (1798-1862) – Hamburger Kunsthalle (Hambourg)

Alors que Dante et Virgile arrivent dans le deuxième giron, le couple des amants enlacés attire l’attention du poète qui leur dédie une profonde réflexion sur l’amour passionnel, vainqueur sur la raison mais au dénouement tragique.

« Francesca da Rimini » (1846) par Giuseppe Frascheri (1809-1896) – Musei di Nervi (Gênes)

« Virgile et Dante dans le neuvième cercle de l’Enfer » (1861) par Gustave Doré (1832-1883) – Musée du Monastère royal de Brou (Bourg-en-Bresse)
« La chasse sauvage » (1899) par Franz Von Stuck (1863-1928) – Musée d’Orsay

Les Métamorphoses du diable

Dans la littérature apocryphe et dans le « Nouveau Testament », le personnage de Satan est une créature au pouvoir extraordinaire : il est l’adversaire de Dieu.

« Satan » (1834) par Jean-Jacques Feuchère (1807-1852) – Musée du Louvre
« La création de la femme » (1900-1905) par Alfred Kubin (1877-1959) – Collection Mony Vibescu (Paris)

Dante conçoit les diables comme des intelligences chassées de la patrie céleste, des « anges noirs précipités du ciel ». Le prince des démons est dénommé Satan, Belzébuth ou Dite  (de « dus pater », divinité latine du monde souterrain).

« La vision de Tondal » (vers 1500) par l’atelier de Jérôme Bosch – Museo Lazaro Galdiano (Madrid)

À la Renaissance, Jérôme Bosch représente des légions infernales qui attaquent les hommes avec une multitude d’objets ainsi que des formes étranges.

Le Diable vient à nous. Péchés et tentations

Le Diable n’a pas connu son âge d’or seulement au cours du Moyen Âge mais aussi à l’aube de la modernité, à une époque où l’Enfer et ses tourments ont monopolisé l’imagination des Européens.

« La tentation du Christ » (1403 et 1424) par Lorenzo Ghiberti (1378-1455) – Cité de l’architecture et du patrimoine (Paris)

La plus célèbre des tentations est celle de saint Antoine, abbé ayant vécu en Égypte au IIIe siècle et qui s’est retiré dans le désert pour se consacrer à la prière, à l’abstinence et à la méditation.

« La tentation de saint Antoine » (1645) par Salvator Rosa (1615-1673) – Museo Pinacoteca Rambaldi (Sanremo)
« La tentation de saint Antoine » (1887) par Paul Cézanne (1839-1906) – Musée d’Orsay
« La tentation de saint Antoine » (1601-1625) par Jan Brueghel l’Ancien (1568-1625) – Musée national de la sculpture (Valladolid)

Au centre : « La mort de la pourpre » (1914) par Georges Antoine Rochegrosse (1859-1938) – Musée d’arts de Nantes

Les enfers humains

L’humanité est travaillée par le Mal depuis son origine… Le premier homme né d’un couple humain, Caïn, est un criminel, assassin de son frère. Mais avec l’avènement de la société industrielle, le Mal s’est lui aussi industrialisé.

« Coulée de fonte à Indret » (vers 1864) par François Bonhommé (1809-1881) – Écomusée (Le Creusot)

Les mégalopoles, avec leurs lots de misérables et de bouges sordides, ont pris des proportions inédites. Les usines et le travail à la chaîne ont transformé les humains en forçats soumis à des cadences infernales.

« Prisons » de la série « Prisons d’invention » par Giovanni Battista Piranesi (1720-1778) – Castello Sforzesco (Milan)

La guerre et ses atrocités ont aussi changé d’échelle, avec les bombes incendiaires et les armes de destruction massive. Les camps de la mort font écho à la démesure de l’Enfer décrit par Dante : un abîme méthodiquement ordonné où gémissent d’indénombrables humains.

« Tué au gaz : In Arduis Fidelis » (1919) par Gilbert Rogers (1881-1956) – Imperial War Museum (Londres)
« La guerre : le crâne » (1924) par Otto Dix (1891-1969) – Collection Alychlo (Belgique)
« Le siège de Paris » (1871-1884) par Ernest Meissonier (1815-1891) – Musée d’Orsay
« Les horreurs de la guerre : l’exode » (1917) par Gaetano Previati (1852-1920) – Collection Isolabella (Milan)
« Les désastres de la guerre : Ravages de la guerre » par Francisco de Goya y Lucientes – Castello Sforzesco (Milan)
« Les désastres de la guerre : Charité » par Francisco de Goya y Lucientes – Castello Sforzesco (Milan)

Toutes les photographies par @scribeaccroupi.

L’enfer sur terre : l’extermination

Chef-d’œuvre de la littérature, « Si c’est un homme » de Primo Levi est le récit mémoriel de la période d’enfermement que l’auteur a vécue dans le camp de concentration Buna-Monowitz. Primo Levi a été l’un des vingt survivants parmi les 650 Juifs italiens qui étaient arrivés avec lui dans ce camp.

« N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :
Gavez ces mots dans votre cœur. » – Primo Levi

« Le Petit Camp à Buchenwald » (1945) par Boris Taslitzky – Musée national d’art moderne (Paris) et, à gauche, « Hell : Dachau Memorial » par Fritz Koelle (1895-1953) – Stiftung Deutsches Historishes Museum (Berlin)

Revoir les étoiles

« Et dès lors, nous sortîmes revoir les étoiles . » – Dante (dernier vers de « L’Enfer »)

Au second plan : « Falling stars » (1995) par Anselm Kiefer – Collection privée (Londres)

Source du texte : guide de visite de l’exposition

En savoir +

Consultez le site Internet des Scuderie del Quirinale.

Exposition « Inferno »
5 octobre 2021 – 23 janvier 2022
Scuderie del Quirinale (Rome)

2 Commentaires

  1. Chers amis du Scribe Accroupi, l’exposition vient d’être prolongée jusqu’au 23 janvier. Une dernière chance pour les retardataires… Avec mes amitiés Laura Bossi

    • Chère Laura Bossi,
      Je vous remercie pour votre message et cette très bonne nouvelle. J’espère que cela permettra à d’autres visiteurs de venir découvrir votre exposition à Rome.
      Bien amicalement de la part du Scribe

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